SCULPTURES & ECRITURES BUISSONNIERES

La pureté est le pouvoir de contempler la souillure (S Weil) 

L'Immaculée Conception 
Chapitre 21 Mohamed

Immaculée Conception


Ch 21


Mohamed


C’est le silence dans la salle à manger. Chacun est plongé dans ses réflexions. Joseph se lève, il remet du bois dans la cheminée. Il se retourne et s’adresse aux invités :

  • Allez vous coucher. Je vais rester avec Marie. Je vais lui expliquer. Ne lui en voulez pas, elle ne va pas bien …

  • Attends, attends, Joseph, le coupe Isabelle. Tu ne peux pas évacuer les choses comme cela ! On ne peut pas faire comme si rien n’avait été dit, comme si la question de Marie n’existait pas.

  • Qu’est-ce que tu veux que l’on fasse, Isabelle ? Ce n’est pas notre affaire. C’est la vie de Joseph et de Marie, lui répond Dominique. On ne va pas quand même pas tirer à la courte paille !

  • Ce n’est pas que l’affaire de Joseph et de Marie. Que ce ne soit pas la mienne, OK. Je n’étais pas prévue ce soir. Encore que je suis là, et que Marie a décidé de dire ce qu’elle a dit en ma présence. Mais vous tous, mais toi, Dominique, c’est à vous que Marie s’est adressé ! Il ne s’agit pas de tirer à la courte paille, mais de lui répondre ! De lui répondre quelque chose, de lui dire qu’on l’a entendue, qu’on a écouté sa souffrance.

  • Oui, je suis d’accord avec Isabelle, dit Elisabeth. Marie est notre amie à tous. Elle souffre. Qu’est-ce qu’on va lui dire ? On ne peut pas faire comme si rien n’avait été dit. Ca serait dégueulasse ! Moi, je sais que je vis seule. Oh, j’ai bien des aventures de temps à autre, mais rien de sérieux, rien qui donne du sens à ma vie. C’est presque une attitude d’hygiène pour moi que ces relations sans lendemain, juste pour exister dans ma sexualité. Par contre, j’ai mon gamin. Il a 20 ans, il va me quitter là, pour vivre sa vie d’homme adulte. Mais il reste quand même mon bébé, celui qui était dans mon ventre.

  • Facile pour vous, les filles de dire cela, lui répond Jim. Ce n’est pas vous qui êtes en cause, en fait. C’est nous. Il ne s’agit pas que de donner son sperme, c’est bien autre chose. Et puis, il y a Joseph. Il est quand même concerné !

Joseph ne dit rien. Il reste debout, à contempler les flammes. C’est Isabelle qui reprend la parole :

  • Bien sûr qu’il est concerné. Justement. Qu’est que cela change pour lui s’il l’aime. Il ne peut pas lui donner ce qu’elle attend. Et elle, elle en a besoin. Qu’est-ce qui va leur arriver si rien ne bouge ? Ils risquent de tout perdre, parce qu’elle ne continuera plus comme cela. Pour lui, ça fait quoi comme différence que l’enfant vienne d’une adoption, d’une insémination ou d’un rapport sexuel. Ce n’est pas pour autant qu’il ne serait pas le père de l’enfant. Etre père ou mère, ce n’est pas essentiellement du domaine génétique, c’est d’abord une réalité sociale et psychologique.

  • C’est pareil pour être mère, comme tu le dis, lui dit alors Alain. Pourquoi alors refuser l’adoption ?

  • Non, ce n’est pas pareil, répond Elisabeth. Etre géniteur, c’est court dans le temps. Etre mère biologique, ça dure neuf mois. Ca te change complètement dans ton être, dans ton intimité.

Le silence se réinstalle entre eux. Joseph est toujours face aux flammes. Alain, son frère, se lève à son tour. Il rejoint Joseph, il passe son bras droit sur les épaules de son grand frère.

  • Bon, qu’est-ce qu’on fait ? On lui dit quoi à Marie, demande Elisabeth ?

  • De toute façon, moi, je suis hors course, dit Jim, d’une toute petite voix. D’abord, parce que je vis avec Alain, le frère de Joseph, et que je vois mal comment ça pourrait se passer s’il y a un bébé qui serait le mien biologiquement. Et puis, je ne peux pas. Je suis séropositif. Depuis cinq ans. Avec Alain, on fait attention, on prend des précautions. Mais je ne peux plus faire un enfant sans mettre sa vie en danger, et celle de sa mère.

Alain a quitté Joseph pour rejoindre Jim. Il se place derrière lui et lui entoure les épaules de ses bras. Il lui embrasse les cheveux.

  • Eh bien, moi aussi, je suis hors course, alors, ajoute Dominique. Non, pour moi, ce n’est pas le sida. Non, moi, quand je vivais encore une vie officielle d’hétéro, avec la mère de mes enfants, j’avais trente-six ans à l’époque, j’ai décidé de prendre le relais par rapport à la contraception. A l’époque, j’avais des aventures homo, mais je continuais d’avoir des relations avec mon ex-femme. Elle a eu des problèmes de santé liés à la pilule, et elle supportait mal physiquement le stérilet. Nous avions trois enfants et nous n’en voulions pas d’autres. Alors, j’ai fait comme des hommes en Inde, j’ai subi volontairement une vasectomie. J’ai fait un don à la banque de sperme et ils m’ont gardé trois paillettes de sperme pendant dix ans, au cas où je souhaiterais remettre un bébé en route avec mon ex-femme ou une autre femme. J’ai peut-être des enfants biologiques quelque part, que je ne connais pas bien sûr. Il y a un an, ils m’ont téléphoné : le délai de dix années était arrivé. J’ai aussi pris la décision de faire don de mes trois paillettes à la banque. Je ne souffre pas du tout psychologiquement de la vasectomie. Parfois, ça les rend les hommes psychologiquement impuissants. Moi, pas du tout. Quelque part, j’ai même de la fierté à l’idée de cette fécondité possible. Alors, la demande de Marie, de toute façon, je ne peux rien en faire.

Mohamed a saisi la main de Dominique par-dessus la table, il lui sourit avec une grande tendresse.

  • Eh bien, il n’en reste que deux, dit Isabelle. Excusez-moi, c’est de l’humour un peu mal placé.

  • Et encore, quels deux ! Le frère ou l’arabe, ajoute Elisabeth.

Le petit groupe se met à rire, même Joseph.

  • Non, mais c’est dingue, dit Alain. C’est une drôle de situation quand même. En ce qui me concerne la question, c’est : est-ce que je peux être le père biologique de mon neveu ! Est-ce que je peux faire ça à mon frère ? Plus prosaïquement, moi, je ne suis pas comme Dominique. Je n’ai jamais connu de femme, et je pense que je n’en ai pas le désir. Je me vois mal, face à Marie, incapable de bander ! S’il s’agissait simplement de donner mon sperme, après tout, pourquoi pas, si Joseph est d’accord. Mais là, c’est autre chose.

  • Encore que ça doit bien arriver dans les secrets de famille, qu’un enfant naisse d’une relation entre l’épouse et le beau-frère, dit Isabelle !

  • Ouais, à condition, qu’ils s’aiment d’amour physique. Et moi, j’aime Marie, parce que c’est d’abord la femme de mon frère. Parce qu’elle est ce qu’elle est, et que j’ai appris à la connaître, mais je ne suis pas amoureux d’elle, lui répond Alain. C’est de Jim, dont je suis amoureux, et puis je suis un vrai homo, pur sucre. Je crois que ça ne marcherait pas.

  • Enfin, des mecs qui bandent sans éprouver d’amour, c’est courant quand même, continue Isabelle.

  • Oui, j’entends, encore faut-il qu’ils bandent. C’est vachement intime comme conversation pour un soir de Noël, mais je crois que je ne pourrais pas. Non Marie est une femme, et le corps d’une femme ne m’émeut pas. Et en plus, c’est ma belle-sœur. Elle m’a connu quand j’étais encore gamin. J’aurai l’impression de commettre un inceste.

  • Tu diras, je peux te comprendre, dit alors Isabelle, d’une voix très douce. Puisqu’on en est aux confessions et aux déballages, moi aussi, je suis homo. Je suis lesbienne. Je peux comprendre ce que tu dis, Alain, par rapport à l’autre sexe et au désir physique. Moi, ce sont les mecs, qui ne me font pas bander. Ca ne me dit rien. Et pourtant, je trouve que Marie a le droit à une vraie maternité, si c’est aussi important pour elle. Ce qui est con, c’est qu’à part Joseph, il n’y a pas un seul hétéro mâle ici !

  • Oui, mais il reste Mohamed, qui ne dit rien depuis tout à l’heure, constate Elisabeth.

  • Oui, je ne dis rien. Depuis que Jim a pris la parole, je savais bien que j’aurai mon tour. Enfin quoi, Marie et Joseph sont des français pure souche. Vous les voyez parents d’un bébé qui aurait le look d’une petite Fatima ou d’un petit Youssef, surtout si pour Marie, c’est une maternité biologique !

  • Qu’est-ce que tu racontes, toi ! C’est la meilleure ! Ce n’est pas toi qui parlais d’éclectisme tout à l’heure, lui demande Elisabeth. Non, mais c’est du racisme à l’envers. Après tout, on a tous ici des origines variées. Peut-être que Jim possède sans le savoir un huitième de sang noir, ou moi, avec mon père serbe et ma mère croate, peut-être que j’ai du sang turc dans mon génotype. Alors c’est quoi le problème ?

  • Ouais d’accord, il faut que je joue le rôle de l’Arabe de service. Vous voulez peut-être mater la marchandise avant, pour pas être déçus.

C’est maintenant Dominique qui sert la main de Mohamed.

  • Arrête tes conneries, Mohamed. Il n’y a rien de raciste dans ce qu’on s’est dit. Manifestement, tu es notre seule piste possible ! Parce qu’Alain, ça ne peut pas marcher apparemment sur les plans mécanique et psychologique. C’est pas plus compliqué que cela et il n’y a rien de raciste, là-dedans, lui répond Isabelle.

  • Mais qu’est-ce vous savez de moi ? Pourquoi avec moi, ça marcherait sur les plans mécanique et psychologique, hein ? Bon, ok. Bien sûr que j’ai eu aussi des aventures avec des nanas, mais je préfère les mecs. Et puis, j’aime Dominique.

  • On ne te demande pas de tromper Dominique. Bien sûr, qu’en fait, il aurait son mot à dire. T’as jamais eu d’aventure sans lendemain, depuis que t’es avec Dominique ? C’est pas pour autant que tu ne l’aimes pas. Et puis, cela n’a rien à voir. C’est presque un service à rendre, point barre.

  • Oui, mais imaginons que c’est OK. Qu’est-ce que cela fera quand Dominique et moi, au supermarché, à la boulangerie, en ballade, on verra Joseph, Marie et cet enfant ?

  • Eh bien, ça fera ce que vous voudrez bien que ça fasse ! Mohamed, Dominique a fait un don de sperme. Imagine que tu fasses la même chose, imagine que Marie soit inséminée et qu’elle reçoive ton sperme. Qu’est-ce que cela changerait ?

  • Tout, parce que personne d’entre nous, personne des quatre directement concernés ne le saurait !

  • Eh bien, justement, c’est mieux. Ce n’est plus un don anonyme. C’est un don que tu ferais à Marie et à Joseph. Je trouve que ça peut être bien, moi, déclare Elisabeth.

  • Qu’est-ce que t’en penses, toi, Dominique, lui demande Mohamed ?

  • Mon petit Bébé d’Algérie, mon amour reubeu, j’en sais rien. C’est complètement dingo, cette situation. Je voudrais te dire, et vous dire à tous, que j’ai eu la chance de faire trois enfants. D’abord, ils ont chacun des trois été conçus volontairement. Et puis, parmi mes plus souvenirs, il y a leurs naissances à tous les trois. C’était beau de les voir venir au monde, chacun à sa manière, chacun déjà avec son caractère. Et je crois que c’est là que je suis devenu un papa. Pas au moment de la fécondation, parce que pour un homme, c’est plus un acte d’amant, un acte de virilité sexuelle, je veux dire à ce moment-là. A la naissance, et puis dans l’accompagnement de la petite enfance, c’est plus là que surgit la paternité. Je crois que pour une femme, ce n’est pas pareil. Dès la fécondation, son corps change, elle devient mère.

Dominique reprend la main de Mohamed. Il se penche par-dessus la table et lui embrasse la paume.

  • Pour répondre précisément à ta question, Mohamed, poursuit Dominique, je n’en sais rien. C’est à toi de voir. Je sais que je t’aime. Je crois que tu m’aimes. Si tu faisais cela, je crois que j’y verrai plutôt de la générosité de ta part, et pas autre chose. Mais c’est à toi de faire le choix, mon ange du désert.

Mohamed se lève de table. Il s’approche de Dominique et l’embrasse doucement sur les lèvres. Puis il s’approche de Joseph, qui s’est rassis à table.

  • Et toi, Joseph, qu’est-ce que tu me dis ?

Marie ouvre la porte de la cuisine à ce moment-là et s’assoit elle aussi à table, à côté de Joseph.

  • Qu’est-ce que je te dis ? Je te dis que j’aime Marie, que c’est un cauchemar pour moi de la voir souffrir à cause de moi, parce que je ne peux pas lui faire d’enfant. Je te dis, que tu es bien, Mohamed. Tu es un homme franc et généreux. Je te dis que je ne sais pas ce qui se passera après, mais que, là, maintenant, je serai fier d’être le père de l’enfant que tu lui ferais, à Marie, parce que t’es un chic type, que je serai fier que mon enfant ait du sang arabe. Oui, voilà ce que je te dis.

Marie se lève alors. Elle les regarde tous, un à la fois. Elle regarde encore Dominique, Mohamed, Joseph. Elle prend enfin la main de Mohamed et l’emmène hors de la salle à manger, vers l’entrée et l’escalier du haut.