SCULPTURES & ECRITURES BUISSONNIERES

La pureté est le pouvoir de contempler la souillure (S Weil) 

L'Immaculée Conception 
Chapitre 3 Marie

Chapitre 3


Marie


Marie ouvre la boite aux lettres. Un temps couvert autour d’elle, elle n’aperçoit même pas le sommet du Forchat et les crêtes de l’Hirminte, cachés qu’ils sont dans les brumes. Il est midi, le facteur est bien passé. Ah, il y a Télérama, mais oui, c’est jeudi. Elle n’a pas cours le jeudi, alors elle revient de Lyon le mercredi soir et repart le vendredi matin. Quatre mois qu’elle suit une formation de tapissier garnisseur, de tapisseuse garnisseuse ! Plutôt bien, même si elle est encore lente dans ses gestes. Quatre enveloppes, deux de la banque ; une facture de France Télécom, un catalogue de fleurs et de plantes. Elle dépose le courrier sur le petit bureau de l’entrée, elle verra cela tout à l’heure avec Joseph, mais elle emmène avec elle, Télérama et le catalogue. Elle s’assoit dans son fauteuil préféré dans le salon, le rose délavé, Louis XV, celui à côté de la cheminée et juste devant les baffles de la chaîne hi fi. Elle adore écouter la musique dans ce fauteuil, elle en sent presque les vibrations lorsque le son sort de l’appareil. Elle enlève le plastique de protection du Télérama. Elle a pris l’habitude d’aller tout de suite à la fin de la revue pour consulter les offres d’emploi. Tiens, dix infirmières pour le Conseil général des Yvelines. Ca arrive quand même souvent qu’il y ait des annonces pour des infirmières et des médecins. Je n’en ai jamais vu pour des sages-femmes. Sage-femme : ça fait six mois maintenant que j’ai arrêté. J’ai eu de la chance d’avoir mon congé d’un an accepté.Sage-femme, femme, mère. Mère ! Je ne supportais plus : toutes ces femmes, arrivant avec leurs beaux ventres tout gonflés de vie, qu’il fallait délivrer. Les cris des bébés à leur premières goulée d’air inspirée, les larmes des mères, des pères, des grands parents, la joie, le bonheur. Parfois aussi, la douleur et la tristesse. Et moi, rien, mon ventre vide de bébé. C’est le psy qui m’a conseillé de faire une pause, ça me travaillait trop. Il a eu raison. C’est sûr, les fauteuils et les canapés ne me font pas le même effet que ces bébés tout neufs, sortant des ventres de leurs mères. Allons voir les programmes télé. Qu’est-ce qu’il y a dimanche soir ? Tiens, c’est quoi ça ? « Folle mère », sur la Trois, un téléfilm : Louise, une femme au foyer, à Calais, souffre de ne pas pouvoir avoir d’enfants. Amie d’une infirmière qui travaille dans une maternité, elle arrive à y pénétrer. Elle emmène avec elle Sandra, un bébé fille de deux jours. Elle quitte son domicile et se rend avec le bébé dans un hôtel de la côte belge. Ce téléfilm conjugue de manière floue et maladroite une observation complaisante des difficultés psychologiques de Louise et le récit d’une enquête policière peu convaincante. A noter toutefois de très beaux paysages des plages de la Mer du Nord. Marie pose la revue au sol. Elle se sent vieille et fatiguée, d’un coup. Elle regardera ce téléfilm, malgré la mauvaise critique. Elle sait qu’elle comprendra Louise. Et puis elle reverra des paysages et des décors de son enfance. Joseph ne regardera pas, c’est sûr. Il se réfugiera dans le bureau avec un policier et un verre de whisky, après avoir fait son tour jusqu’à la rivière et vérifié si la montagne n’a pas changé de place ! On n’en parle plus. C’est trop lourd entre nous. Il est d’accord pour envisager une adoption. Moi, non. Moi, ce que je veux, c’est un bébé dans mon ventre, un vrai bébé, à moi. Je sais que c’est fou, que ce n’est pas possible, parce que Joseph est stérile. Il y a toujours la solution de l’insémination artificielle. Je ne m’y fais pas, à cette idée. Non, je veux un vrai bébé, fait normalement. T’es vraiment conne, ma vieille. T’as presque quarante ans et t’es pire qu’une adolescente qui s’envoie des tonnes d’Harlequins. Allez, allez, secoue-toi un peu. T’as le moral à zéro, c’est normal, c’est tes règles. Peut-être qu’à Noël, je le ferai quand même, je leur demanderai. Noël, dans deux semaines.