SCULPTURES & ECRITURES BUISSONNIERES

La pureté est le pouvoir de contempler la souillure (S Weil) 

L'Immaculée Conception 
Chapitre 8 Alain

Chapitre 8


C’est le soir, Jim n’est pas là. Il est en congrès, à Toronto pour la semaine. Alain est seul dans l’appartement. Un temps doux gris sans pluie, comme si pourtant la pluie s’était infiltrée partout, sur les murs des immeubles, dans la fraîcheur de l’air, dans la grisaille des nuages. Alain profite de ces soirs seul, pour se mettre à la diète. Un bol de soupe, un yaourt 0% de matière grasse. Pas d’alcool, pas de vin, pas de viande. Alain sort un accordéon diatonique de son armoire à accordéon, le Hohner noir, celui qui a le son grave d’une corne de brume, et il joue les yeux fermés. Il joue les morceaux qu’il a inventés, qu’il invente. Le soufflet de l’accordéon, comme une respiration humaine, comme sa respiration. Une fois, il s’est même endormi en jouant. Ses doigts parfois cherchent les notes, ils trouvent la réponse dans sa mémoire tactile, la mémoire digitale. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une mémoire, elle anticipe, projette le mouvement des doigts sur une mélodie nouvelle qu’il invente. Il n’y a que seul qu’il aime vraiment jouer. L’accordéon solitaire. Souvent, les amis lui demandent de jouer, en fin de soirée, quand l’alcool rend les distances entre les êtres comme floues et que l’on a envie de quelque chose qui relie, qui transporte ; souvent, les amis lui disent qu’il joue triste, qu’ils entendent les brumes des vieux ports. Stéréotypes que tout cela. Non, Alain joue pour lui. Ce n’est ni triste, ni gai. C’est. Pour Alain, l’accordéon, c’est comme l’esprit humain. Il a besoin de souffle pour résonner. Selon, que l’on pousse ou que l’on tire, que l’on inspire ou que l’on expire, ce sont d’autres notes qui sortent. Et les accords qui peuvent donner à une mélodie sa douceur, sa gaîté, sa tristesse. Quand il joue seul de l’accordéon, Alain ne voit pas le temps passer. Il est toujours étonné de voir l’heure sur la pendule quand enfin, il relève la tête de l’accordéon. Alors, il prend souvent un papier pour transcrire sa mélodie. Il s’est mis au point un système de notation avec des tires et des pousses, pas très académique. T5 T5 P6 P8. Bizarre qu’il ne soit pas mis à utiliser le solfège pour transcrire et lire ses musiques. Pourtant, il connaît le solfège. Il lit les partitions quand il joue du piano. Non, l’accordéon, c’est comme un langage hermétique, complètement égocentrique. Par la fenêtre, il voit que c’est la nuit maintenant. Il referme l’accordéon, le range. Il va dans la salle de bain, fait couler l’eau pour un bain. Il se déshabille. Il met un CD de La Callas. Devant le miroir, il s’observe. Attention à ton ventre et à tes bourrelets. Les fesses, ça va plutôt. Fermes et rebondies, comme dirait Jim. Jim, qui est amoureux de ses fesses, de son cul, comme il le dit, dans le langage cru qu’il utilise dans l’amour. Ses fesses, sa part de féminité. Il a envie de faire l’amour, là maintenant, il a envie de sentir le corps de Jim contre lui, les mains de Jim sur son ventre, ses seins, ses fesses, le sexe dur de Jim. Alain pénètre dans l’eau chaude de la baignoire, avec son envie de Jim, son envie de corps d’homme. Il se prend la queue durcie et commence à se masturber, puis il s’arrête. Non, ce n’est pas de cela dont il a envie. Il ferme les yeux et s’allonge complètement dans l’eau en sortant les jambes et en les appuyant sur les carreaux de faïence blancs. Il se met à laisser divaguer en pensée. Jim à Toronto, il revient dans trois jours. Dans dix jours, la Noël chez Joseph et Marie, en Haute Savoie. Joseph, son grand frère. Marie qui n’en peut plus d’être sans enfant de Joseph. Peut-être qu’ils en adopteront un. Ca serait bien pour eux. Ah oui, ils ont invité qui, pour le réveillon de Noël ? Elisabeth, bien sûr. Pas très marrante comme bonne femme, toujours en manque d’amour. Et puis, ce couple de gays. Dominique et Mohamed. Pourvu que Jim se conduise bien. Je ne supporte pas qu’il se mette à faire du gringue en douce. Bon, inutile de se mettre martel en tête, on verra bien. Son sexe est resté dur, il reprend le geste de masturbation de la main gauche, pour faire comme si c’était quelqu’un d’autre. Derrière ses yeux fermés, les images du corps de Jim, de son sexe, de ses jambes, de son torse s’imposent. Il jouit sans bruit, avec juste un soupir. Son sperme se fige dans l’eau du bain. Alors, il est submergé d’un sentiment de vide, de dérision par rapport à lui-même, à la vie, à l’univers. Il ouvre la bonde pour que l’eau s’écoule. Il sort de la baignoire, s’essuie les traces de sperme, accrochées aux poils de son ventre et de ses cuisses avec un kleenex. Il se brosse les dents sans se sécher. Lorsque la baignoire est vide, il utilise l’eau froide du pommeau pour évacuer les poils et les résidus de sa jouissance. Il se dit que c’était idiot et infantile, mais que c’est comme ça. Pas la peine d’en faire un drame. Il met son téléphone en charge, à la prise près du lit, règle l’heure de réveil. Puis il téléphone à Jim. Il ne l’aura pas, parce que Jim aura éteint son portable, mais il pourra lui laisser un message, un petit message banal, presque ridicule, pour lui dire qu’il l’aime, qu’il l’attend, qu’il est le sel de sa vie.