SCULPTURES & ECRITURES BUISSONNIERES

La pureté est le pouvoir de contempler la souillure (S Weil) 

Gévaudan


Sa bête s'appelait Gévaudan. C'était une masse monstrueuse de poils, terrible et noire. Elle le suivait lorsque le soir ou au petit matin, il arpentait le grand marais, le marais du Diable. On ne peut pas dire qu'ils s'aimaient, ils n'avaient pas de gestes tendres ; il lui parlait peu souvent, et d'une voix très basse. Simplement, ils étaient ensemble. Lui, grise silhouette d'homme ; elle, ténébreuse, animale et gigantesque, à cheminer et à patauger. Jamais, on ne la vit aboyer lorsque les gens passaient ; non, elle les regardait et son regard de louve suffisait à faire se hâter les pas et chuchoter les voix.

Un soir d'hiver, on les aperçut partir en direction du fossé noir, entre chien et loup ; c'était l'heure qu'il semblait préférer. On ne les revit pas le lendemain. Le silence de la maison, lorsqu'on passait, s'était fait plus compact encore. Comme si leurs silences à eux étaient une manière de remplir cette maison, au bord du marais. Au bout de deux jours, on s'inquiéta de leur absence. On pénétra dans la maison. Bien qu'on ne les y trouvât ni lui, ni Gévaudan, on s'était mis à parler bas et une espèce de torpeur rendait les gestes plus lents. Il fut décidé d'aller jusqu'au fossé. C'est dans les herbes de lune qu'on les découvrit comme enlacés, lui et sa bête. Elle avait dans sa gueule sa jambe ensanglantée et pesait de son poids sur le corps de l'homme, dont les mains serraient encore le cou de la bête. On aurait dit qu'ils s'étaient détruits d'amour à la nuit. La charogne fut laissée sur place, et son corps à lui jeté dans la fosse commune, sans bénédiction. La maison fut abattue et rares sont les gens qui acceptent d'aller à la charogne au Gévaudan.