SCULPTURES & ECRITURES BUISSONNIERES

La pureté est le pouvoir de contempler la souillure (S Weil) 

HEUREUX LES DOUX


Heureux les doux :

ils auront la terre en partage.


Métro République, direction Gallieni, 23h20. Bernard attend sur le quai. Trois personnes en attente, qui se partagent la longueur du quai. Bernard remonte jusqu’à son extrémité. Il montera dans la dernière voiture. Il pense que cela correspond à la sortie Porte de Bagnolet, il n’en est pas plus sûr que cela. Ce n’est pas très important. Il n’a pas envie de s’asseoir sur le quai : il a été assis toute la journée. C’était une assemblée générale. Cela fait trois ans qu’il représente le versant nord-est de l’agglomération lilloise dans l’association “Partage citoyen”. Quel que soit le Président élu à la tête de l’Etat, cela ne changera pas grand chose. C’est fou le boulot qu’il reste à faire pour changer le monde, pour transformer la France. Cela lui donne envie de fumer une clope. Il n’arrive pas à s’arrêter. Il connaît l’état de ses poumons, il sait combien ça coûte au budget familial, et puis, c’est un sujet de tension avec Mireille : ils ont décidé qu’il fumerait sur le balcon pour préserver la santé de Loïc et d’Anaïs, celle de Mireille aussi. Il faudrait vraiment qu’il s’arrête, ce serait un bel exemple pour les gamins de sa classe. Il est quand même un point de repère, un modèle d’adulte, pour eux. En plus, il a du mal à courir. Quand il termine sa course, il a comme l’impression de cracher ses poumons. Mais la tentation est trop forte. Et puis à cette heure-ci, cela ne gêne personne.


A la moitié de sa cigarette, il entend la rame qui arrive dans le tunnel. Encore des centimes d’euro pour rien. Il jette sa clope sur les rails, juste avant que cela ne rentre dans la station. . Les voitures défilent quasi vides. Dans la dernière voiture, il aperçoit cinq jeunes. Globalement, il ressent que ce sont sans doute des violents. Il a un bref mouvement de recul, mais la sonnerie de fermeture des portes retentit déjà. Il entre au dernier moment dans la voiture. Effectivement, ce sont des jeunes mecs, qui gueulent plus qu’ils ne parlent. Il ne s’est pas trompé. Des habits cradingues, un peu de cuir, des tatouages, des piercings. Et ce bruit de langage beur rappé de la banlieue, même si ce ne sont pas des arabes. D’ailleurs, on ne sait pas trop ce qu’ils sont. Ils sont là, avachis au fond de la voiture, les godasses sur les sièges. Bernard s’assoit à l’avant de la voiture sur un strapontin, face à la meute.Il essaie de ne pas les regarder, cela ne sert à rien de les provoquer, et puis, il est crevé. Demain soir, en rentrant chez lui, il a encore à préparer la fin de la semaine pour les gamins. Il a intérêt à assurer : quand ce n’est pas bien préparé, ils le sentent. Ils réagissent toujours mal. C’est déjà difficile quand il prépare, alors !L’un des mecs, le plus petit en fait, sort un gros marker de sa poche de blouson.Il a décidé d’inscrire un message au monde sur le skaï de la banquette qui lui fait face.”Fuck, fuck, fuck, dans ce pays de merde”, c’est cela qu’il veut écrire. Le premier fuck occupe déjà le haut du dos de la banquette à gauche. Bernard se demande ce qu’il doit faire. Fermer les yeux ou intervenir. Merde, ce n’est pas le moment. Mais il faut qu’il soit cohérent avec lui-même. Il n’est pas administrateur de “Partage citoyen” pour rien, quand même. Bernard se lève, il s’approche du gamin. Kiddy Fernandès, c’est comme ça que les autres l’appellent. On est à la station Père Lachaise. Les quatre autres entourent Bernard et le Kid. Bernard essaie d’établir un vrai dialogue. Tu parles. Ca gueule autour de lui. Non mais c’est quoi ce mec ? Pour qui il se prend ! De quel droit tu nous parles comme ça ? Ton discours d’enculé de curé, tu te le rentres dans le cul !

Les pauvres mots de Bernard sont comme inaudibles, couverts par les vociférations de la meute. Mais non les gars, c’est pas un discours de curé, je suis marié, j’ai des mômes, je ne voudrais pas qu’ils fassent cela. A quoi ça sert de faire ça ? Vous avez autre chose dans le ventre quand même ! Non, mais tu t’es vu. Tout minable. T’as vu comment t’es sapé. On en a rien à foutre de tes conneries de vieux pourri de merde.On fait ce qu’on veut, t’as compris ? D’abord, je te pisse dessus. Bernard est empoigné, plaqué sur la banquette. Le plus gros, le plus bestial de la bande se place face à Bernard. Il sort son sexe de son futal troué et se met à pisser sur Bernard, il vise les lunettes. Bernard se débat, il suffoque, il sent l’odeur de pisse qui l’imprègne. Un autre sort une bouteille de whisky bon marché. Il reste juste un fond. Il se met à marteler la tête de Bernard avec la bouteille. Le sang se mêle à l’urine. Le corps de Bernard se détend : il accepte les coups. Il bredouille de pauvres mots qu’ils n’entendent même pas. Pourquoi les gars ? Arrêtez. Je vous en supplie. Porte de Bagnolet. Un voyageur devant l’une des portes de la voiture. Il ne monte pas, il laisse repartir la rame. Bernard pense à Mireille, aux gosses, aux gamins, à toute cette merde dans le monde. Encore un coup de bouteille qui lui casse le nez. Il se laisse aller. Chie lui dessus, qu’il crie le Kiddy rageur au monstre pisseur. Moi je vais lui chier dessus, crie un autre. C’est Galliéni.Ils descendent en gueulant. Ils courent pour attraper l’escalator et bousculer trois passagers descendus aussi.

La rame repart vers l’inconnu, emportant Bernard le doux. La Terre en partage, oui. Et l’héritage de Galliéni, et le futur de ses enfants, et l’avenir des gamins.