SCULPTURES & ECRITURES BUISSONNIERES

La pureté est le pouvoir de contempler la souillure (S Weil) 

IMAGINEZ UNE SALLE DE CLASSE

Imaginez une salle de classe.

Vous ouvrez la porte : c'est une vaste pièce ; un mur de larges baies donne sur la cour de récréation ; au fond, un tableau, d'un vert sombre ; sur les murs des cartes de France et d'Europe et une armoire-bibliothèque. Imaginez une triste harmonie de gris, de beige et d'ennui.

Vous entrez et vous allez vous asseoir à votre place ; un cahier est ouvert , l'écriture y est d'une encre violette si passée que c'en est à peine lisible : le temps a fait son œuvre. Installez-vous bien, mettez-vous bien dans la peau du petit garçon que vous étiez alors. Vous remarquez que votre voisin ne bouge pas, il est d'une immobilité minérale.

Vous avancez la main et vous touchez votre voisin ; le contact vous fait sursauter. Il est froid comme la pierre, d'une froideur rayonnante. Le visage, les vêtements, la peau des mains, tout est pétrifié et uniformément gris.

Vous regardez autour de vous, vous vous rendez compte que tous vos camarades de classe reposent dans cette même immobilité terreuse. Vous vous souvenez fugitivement d'images de corps pétrifiés à Pompéi ou à Herculanum. Vous levez les yeux alors vers le maître, assis là-bas, dans le coin gauche, derrière son bureau, entre l'une des fenêtres et le tableau. Tablier gris, cheveux gris, face grise.

Mais le maître vous regarde. Ses deux yeux vous regardent. Glissant sur la cornée blanche, deux prunelles noires et vivantes dans l'immobilité de la face grise. Et le regard vous glace, et le regard est d'une malveillance impitoyable. Vos membres s'alourdissent, votre coeur s'effraie. Vous étouffez d'une rage d'impuissance, méchante et froide. Vous rassemblez toute votre énergie et vous lui lancez quelque chose, au maître. Vous voyez votre cahier qui lentement traverse la classe. Il s'approche de la tête du maître. Vous entendez un son mat qui vibre alors que le cahier percute la tête. Le maître semble imperceptiblement ployer le cou, la tête roule lentement sur le côté, et tombe, et roule sur l'estrade, où elle s'immobilise. Les yeux ouverts vous regardent encore; la colère vous saisit, la fureur vous étrangle. D'un bond, vous vous êtes levé, vous allez jusqu'à l'estrade ramasser la tête et vous la projetez contre le mur de toutes vos forces. Bruit mat encore et ralenti. Vous voyez la tête qui se fendille et les éclats qui se dispersent. Vous suffoquez. Les yeux encore vous regardent. Vous les écrasez de votre talon droit, longuement, l'un après l'autre.

Et vous sentez la fatigue qui vous tombe sur les épaules, vous êtes épuisé. Pause, vous reprenez votre souffle, puis vous vous décidez à traverser la salle, calmement. Et vous claquez la porte.