SCULPTURES & ECRITURES BUISSONNIERES

La pureté est le pouvoir de contempler la souillure (S Weil) 

Le Dormeur


Le dormeur



Sur l'écran, ça parle tandis qu'il sombre dans le sommeil. Il s'allonge plus confortablement sur le divan et s'endort pour de bon. Les invités du plateau continuent à discuter, puis c'est le générique de la fin de l'émission, après les adieux de l’animatrice. Au ronflement du jeune dormeur répond le grésillement de l'écran aveugle.

Le vent mugit entre les immeubles. Toute la journée, ils ont roulé dans ce pays d'eau et de grisaille. Toute la journée, ils ont cherché, vainement. Et là, le soir tombé, ils gisent tous deux, abattus et terreux dans leur véhicule garé entre deux immeubles. Les rafales les tiennent éveillés et accroissent le silence pesant de la camionnette. L'écran témoin du poste central est vide d'images, ils l'ont déconnecté ce matin avant de pénétrer dans la zone. La mousse et l'eau sont partout. Déjà avant, c'était comme ça. Il n'y avait guère qu'à la belle saison que l'humidité était douce. Mais maintenant, maintenant. Plus rien ne ressemble à rien. Trente ans de pluie et de rouille ont effacé les paysages. Les souvenirs s'effilochent, loqueteux. L'un près de l'autre, ils chuchotent leur passé.

Le dormeur se retourne pour trouver une position moins inconfortable. Le grésillement du récepteur s'organise en une musique chuintante qui berce le jeune homme ronflant.

Dans la camionnette, ils parlent. Ils tentent de faire resurgir le passé. Il y avait des kilomètres de banlieue à traverser avant d'arriver chez le sourcier, en ce bout du monde. Il ne reste plus que débris et décombres sous le vent, balayant la pluie, qui jamais ne cesse. C'était une petite maison basse, comme on en voyait beaucoup dans les zones rurales qui entouraient l'agglomération. A moins d'un kilomètre de chez le sourcier s'écoulait une rivière bordée de saules, et au-delà de la rivière, c'était un autre pays. Mais les frontières ont disparu. A quoi bon continuer de séparer un même enfer de boues et de vents humides. Avant d'arriver, il y avait aussi une grand-place de village couverte d'une herbe si verte qu'à chaque fois qu'ils y passaient, l'envie leur venait de descendre et de traverser la place à pied. Ils ont cherché ce qu'était devenue la grand-place, ils ont cherché la rivière de la frontière. Harassés, ils sont revenus se mettre à l'abri dans l'agglomération déserte pour passer la nuit.

Le dormeur gémit. Il perçoit un bruit de conversation feutrée : un homme, une femme qui cherchent leur passé. Ils ont déconnecté l'écran témoin du poste central. Ce soir-là, avec le sourcier du marais, pour un tout en trois oiseaux dispersé, ils avaient conjuré le sort. La vie semblait s'offrir douce, si douce. Au petit matin, ils avaient laissé dormir leurs enfants avec ceux du sourcier, puisqu'ils allaient tous vivre ensemble. Le dormeur se plaint et grommelle. L'homme et la femme s'en étaient retournés  au coeur de la ville, chez eux, en ce petit matin de lune douce. Ils allaient rechercher des poèmes et des aquarelles, du pain, du café, du chocolat aussi.. Et puis, il y avait eu cette idée insensée d'aller prendre, avant de retourner chez le sourcier, de vieux vêtements et des livres oubliés dans leur box au sous-sol de l'immeuble. Et puis.

Dans son sommeil, il crie. Il crie de peur.

Rien, non rien n'avait été possible. Il avait d'abord fallu survivre comme des rats, avant que les équipes de dépistage ne les emmènent hors de la zone.

Il se réveille, la bouche amère, les membres gourds. Il se lève péniblement avant d'éteindre le récepteur.

Demain, ils reprendront leur recherche malgré le vent, malgré la pluie. Ô le souvenir de ce soir de lune cassée. Le sourcier avait dit que le foulard de lune ne serait ni ramassé, ni chéri. Avec le sourcier, ils avaient inventé un être fou, un poète nu coiffé d'un chapeau de loup noir. Et ce poète fou avait tout détruit.

Le dormeur a gagné sa chambre et s'est rendormi. Des bribes d'images habitent encore son sommeil. Il voit la lune cassée par-dessus les cadavres des enfants et celui du sourcier. Il voit le poète au chapeau de loup s'éloigner et disparaître dans le vent et la pluie.