SCULPTURES & ECRITURES BUISSONNIERES

La pureté est le pouvoir de contempler la souillure (S Weil) 

Le Vigile

 

Un mur, un splendide mur circulaire, d'un blanc granuleux. Dans cette enceinte, un jardin de pierres, les plus grosses vers le périmètre, les plus petites vers le centre ; un jardin de galets : jaune calcique, bleu de Tournai, rose du Tregor. Au centre, un arbre solitaire et stérile élève ses bras noirs vers le ciel bleu, d'un bleu immaculé.
Un mur, un splendide mur circulaire, d'un blanc granuleux. Tous les jours, dans la lumière solaire, je tourne. Je tourne et je le regarde, ce mur. Je l'inspecte, je le scrute. Chaque grain de la pierre, chaque trou, chaque bosse, je les connais ; je sais l'infinie variété des blancs : trous livides, grains blanchâtres, monticules opaques, abîmes blêmes, puits d'ombre. Je sais l'infinie variété des rugueux : le rêche et le presque lisse, le coupant et le coulant. Un mur, un splendide mur circulaire, d'un blanc granuleux. Vaste paysage microscopique, absorbant décor de lune.
Un jardin de galets : jaune calcique, bleu de Tournai, rose du Tregor. Poids des galets, volume des galets, saveur des galets. Les goûter, les palper, les saisir. Un jardin de galets. En son centre, l'arbre solitaire et stérile s'élève, élève ses bras noirs secs et noueux. Noir arbre fissurant l'éclat du ciel pur.
Dans la lumière du soleil, je tourne. Je tourne et je regarde le mur. Je l'inspecte, je le scrute.
Vacillement de la perception : cette plaque lisse et sombre parait humide. Des yeux, je la couve. Je la touche, je l'effleure, je la presse. Suintement de la roche ? Ou n'est-ce que ma propre humidité ?
Plus rien. J'attends. Nulle part ailleurs, je n'ai vu sourdre d'obscurité suintante. Mes inspections se sont multipliées, rapides et attentives. Mais rien d'autre que cette plaque lisse et sombre. Sombre dessein, signe obscur. L'attente dans l’aigûe lumière solaire. Attente et vigilance.
Trois. Trois plaques situées à la verticale, à quelques centimètres les unes des autres. L'angoisse haletante, la sueur. Réfléchir. Interpréter les signes. D'autres taches encore. Vingt ; une sombre ebouche perpendiculaire. J'anhèle ; la sueur me coule jusqu'aux commissures des lèvres. Halètement. Il faut cacher cette bouche.
Les galets. Elever un mur de galets. J'entasse les galets. Les gros à la base, les plus petits au sommet. Une demi-pyramide circulaire, appuyée sur le mur. Elle masque la chose. Terminée, la pyramide. Finie, la circularité du mur. Dévasté, le jardin. Et l'arbre qui a l'air de se rabougrir encore ...
Repos entre paix et tourment, accalmie haletée. Je redoute le gouffre que je pressens derrière les galets, mosaïque informe. Une goutte d'eau rutilante, puis deux. Elles se suivent, se multiplient, ici, puis là. Trois filets d'eau, un ruisseau, un torrent froid qui jaillit et m'éclabousse.
Je suffoque, aveuglé. J'ignore ce qu'il advient de l'arbre. C'est une cascade dévastatrice qui emporte et m'engloutit.